Pour les nouveaux lecteurs, nous sommes en 1962 à Tlemcen où Jacques Neyrand, le principal protagoniste de « Djemila, la fiancée de Tlemcen » effectue son service militaire.
-Jacques était à nouveau de patrouille en ville. Posté à l’angle de la rue de Lamoricière et de la rue de Sidi Bel Abbès, le dos fermement appuyé à un mur, son esprit vagabondait entre le village d’Ota au pied duquel il campait avec ses camarades du lycée, celui d’Evisa proche et la plage de Porto. C’était en 1955, il avait croisé une jeune fille d’Ota sur la plage, une jeune fille aussi brune et mince que Yasmina et guère plus âgée qu’elle. Ses frères n’avaient pas du tout apprécié cette rencontre et, fidèles à la tradition du pays, avaient voulu venger l’affront fait par un garçon du Continent qui avait osé poser un regard, qui ne pouvait être que lubrique, sur une jeune fille corse. Il ne s’était pourtant strictement rien passé entre cette jeune fille et lui. Il ne lui avait même pas adressé la parole, il avait avec elle échangé un regard, certes un peu appuyé, mais simplement un regard. Il avait fallu que le père Champel, l’aumônier du lycée qui accompagnait Jacques et ses camarades et le curé d’Evisa, intervinssent pour raisonner les assaillants qui s’étaient présentés, menaçants à l’entrée du camp. Le lendemain matin, l’aumônier l’avait convoqué pour le mettre en garde.
“ Si cela se reproduit, je t’avertis, je te mets dans un avion et je te renvoie immédiatement en France“.
“ Vous voulez boire du thé ?“
Une femme était devant lui, vêtue d’un haïk blanc, le visage découvert, à la fois réservé et avenant, avec un plateau en cuivre sur lequel étaient posées une théière fumante, des tasses et une assiette de gâteaux.
“Oui, bien sûr ! Avec grand plaisir !“ lui répondit Jacques, la seconde d’étonnement passée.
“ Et vos camarades en prendront-ils ?“
“Je vais le leur demander, Madame. “
Jacques traversa le carrefour pour interroger ses 2 camarades postés en face. Ils refusèrent tout net par crainte d’être empoisonnés, lui dirent-ils. Après le thé à la menthe ce furent les gâteaux mais ils n’eurent pas plus de succès. Le thé, à la rigueur, on pouvait ne pas aimer, ce n’est tout de même pas la boisson favorite des soldats et puis il était facile d’y mélanger un poison, mais des gâteaux ! Pouvait-on imaginer un instant que des gens mal intentionnés préparent des gâteaux à la mort-aux-rats, les fassent cuire et distribuer par une femme anonyme à de simples trouffions inoffensifs, alors que la guerre était finie ? Jacques, confus, peiné et très contrarié les excusa auprès d’elle.
Ce n’est rien dit-elle en souriant et elle ajouta :
“Le principal est que cela vous plaise“
Jacques n’était pas au bout des surprises désagréables, ce jour-là. Comme ils rejoignaient le command-car qui devait les ramener au camp, ils croisèrent sur le trottoir une jeune fille européenne.
“Mademoiselle ! J’aimerais bien être à la place de votre culotte ! “lui lança le magasinier Berlatier. Déclaration qui fut saluée par les rires de ses camarades. Jacques, outré aurait voulu présenter ses excuses, mais la jeune fille avait accéléré le pas et avait déjà disparu au coin de la rue. Il aurait aimé insulter l’agresseur, mais Fernandez* venant d’un autre poste de contrôle pour rejoindre le command-car et à qui il venait de rapporter les deux incidents s’en chargea.
“Vous êtes une bande d’abrutis, fatche de cons ! “leur lança-t-il du haut de son mètre quatre-vingt-cinq. “Vous vous plaignez que personne ne s’intéresse à vous, mais quand des arabes sont gentils, vous croyez qu’ils veulent vous empoisonner et les filles pied-noir, quand vous en rencontrez, vous les dégoûtez pour toujours de vous adresser la parole“.
Alors qu’il regagnait sa chambre où l’attendait une lettre de sa mère que Le Guennec** avait déposée sur son lit, Jacques se demanda ce qui a pu faire changer Fernandez au point de se comporter en gentleman, lui le garçon boucher, grande gueule, jurant comme un charretier et toujours prêt à raconter une histoire grivoise.***
*Le chef cuisinier pied noir du Bataillon
**Un camarade de chambrée de Jacques
***Le lecteur en découvrira plus tard, comme Jacques, la raison
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