mercredi 1 juillet 2026

Patrouille de nuit, suite et fin.

 -S’étant légèrement déplacé pour trouver une position un peu plus confortable, il huma une senteur printanière précoce qui émanait sûrement d’une plante qu’il ne distinguait pas dans l’obscurité, bien qu’il ait le nez presque collé au sol. A défaut de la voir, il aurait aimé la toucher, mais il n’osa pas lâcher sa carabine, même d’une main.

La douleur avait disparu comme par enchantement. Il se sentit subitement bien dans sa peau. Le parfum fragile d’une primevère africaine, annonciatrice du printemps, du renouveau, de l’espoir et peut-être de la fin prochaine de cette guerre stupide. Cette guerre où les frères de Djemila au ventre creux affrontaient dans le djebel des jeunes français trop bien nourris, le rendit optimiste.

Le SCR 300 se mit à grésiller, puis à crachoter. Le sous-lieutenant prit le combiné que lui tendait le radio. “Mission terminée ! On lève le camp !“ annonça-t-il. Pour des raisons connues seulement du Haut Commandement, la chasse aux fels était fermée. La patrouille rebroussa chemin et emprunta le même itinéraire qu’à l’aller.

Le Guennec vint à la hauteur de Jacques.

Une véritable promenade de santé ! Mon prince“.

Tu as raison, ce type de promenade, c’est meilleur pour la santé que les gardes ou les patrouilles en ville, ça nous fait faire de l’exercice, on en a bien besoin, surtout toi

Salaud !“

Tandis qu’ils devisaient gaiement comme leurs autres camarades, satisfaits de leur escapade et heureux de rentrer se coucher, un coup de feu claqua. Une balle siffla   près d’eux, puis une deuxième.

Couchez-vous !“ hurla le sous-lieutenant et Jacques, comme les autres, se jeta à terre.

Tirez ! “ ordonna-t-il tandis que le radio avertissait le QG de l’accrochage. Jacques vida son chargeur en direction de l’endroit d’où étaient partis les coups de feu.

Arrêtez le tir ! “

Deux hommes avec moi ! Nous allons savoir s’il reste encore de ces salopards ! Monetti, vous nous couvrez !“ 

Le sous-lieutenant accompagné de deux soldats qui s’étaient spontanément portés volontaires s’éloignèrent, cassés en deux. Au bout d’une minute, il s’écria :

Ils se sont enfuis, les dégonflés ! Monetti, rejoignez-moi avec les autres hommes ! “

« Et si c’était une diversion ? »  pensa Jacques qui fut le dernier à rejoindre le sous-lieutenant dans ce qui semblait être un boqueteau d’oliviers occupé par ses compagnons. Un instant, il fut tenté de faire part au chef d’escouade de cette hypothèse, mais devant l’air décidé, sûr de lui et farouche de Moatti, il se ravisa. Au fond, il n’était qu’un simple caporal et n’avait rien à apprendre à un officier dans l’exercice de ses fonctions. Bien entendu, les agresseurs avaient disparu et étaient sûrement rentrés tranquillement chez eux. Le sous-lieutenant ordonna à regret l’abandon des recherches, après en avoir informé l’Etat-Major.

Arrivé au camp, Moatti offrit à boire au mess des officiers à sa vaillante troupe. Un verre de cognac dans une main et une cigarette dans l’autre, ils parlèrent tous enfin de leur guerre, visiblement heureux à la pensée d’être demain les héros du camp. De vrais guerriers accrochés une nuit en Afrique par des ennemis invisibles qui avaient lâchement fui devant l’ennemi. Jacques trempa ses lèvres dans son verre, mais le goût du breuvage et son arôme lui firent immédiatement les retirer. Pour ne pas se faire remarquer, il enveloppa de sa main gauche le ballon comme pour en réchauffer le contenu.

Lors d’une surprise party dans les locaux de l’Ecole de Commerce, le 8 décembre 1959, après avoir parcouru les rues illuminées, bondées et joyeuses de la capitale des Gaules, et pour fêter dignement l’évènement, un camarade de promo et lui, après s’être arrêtés dans plusieurs bistrots, dont celui en face de l’Ecole, rue de la Charité, véritable annexe de l’établissement et appelé ainsi par les élèves, s’étaient lancé un défi : vider à eux deux, une bouteille entière de cognac. Défi relevé au prix d’une intolérance définitive à ce digestif. Quand la troupe joyeuse quitta le mess, personne ne remarqua qu’un verre posé sur la table était resté plein.