Comment j’ai découvert, quand j’étais jeune, que les gens, même proches, le plus souvent s’ignorent, ne se comprennent pas, peuvent même se mépriser, se détester, se combattre parfois, voire s’entretuer, de Saint-Etienne à Tlemcen en passant par Porto en Corse et Milan.
A Saint-Etienne
-J’avais 5 ans, j’assistais à la fin de la guerre, près de chez mes parents, au-dessus de la gare de Châteaucreux, au lynchage de jeunes femmes accusées d’avoir couché avec des allemands et dont on avait rasé le crâne, par une foule composée non seulement d’hommes, mais aussi de femmes apparemment les plus excitées. Je perdis ce jour-là mon innocence. Je précise que j’avais jusqu’alors, et durant toute la guerre, vécu à la campagne.
En Corse
-J’avais 14 ans, ma mère, pour me récompenser d’avoir obtenu mon BEPC, m’avait offert un voyage en Corse organisé par l’aumônier du lycée. Sur la plage de Porto près d’Ota où nous campions, j’avais croisé une jeune fille charmante. Ses frères n’avaient pas du tout apprécié et, fidèles à ce qui devait être la tradition du pays, avaient voulu venger l’affront fait par un garçon du Continent qui avait osé poser un regard, qui ne pouvait être pour eux que lubrique, sur une jeune fille corse. Il ne s’était pourtant strictement rien passé entre cette jeune fille et moi. Je ne lui avais même pas adressé la parole, mais échangé seulement un regard, certes un peu appuyé, mais simplement un regard. Il avait fallu que l’aumônier du lycée avec l’aide du curé du village voisin intervienne pour raisonner les assaillants qui s’étaient présentés, menaçants à l’entrée du camp. Le lendemain matin, il m’avait convoqué pour me mettre en garde.
“ Si cela se reproduit, je t’avertis, je te mets dans un avion et je te renvoie immédiatement en France“.
Le jour de notre arrivée, nous étions allés tous faire des courses dans le magasin du village et profitant que le vendeur était débordé par une telle affluence, j’avais vu des petits camarades chaparder et j’ai pensé alors qu’ils ne se seraient certainement pas comportés ainsi chez eux sur le Continent ! *
A Milan
-J’ai 21 ans quand j’arrive pour effectuer un stage de 2 mois dans une Compagnie d’Assurance. En découvrant la ville, l’entreprise et ses employés, je suis alors très étonné par son modernisme. Je me croirais plutôt aux Etats Unis. En vérité, je m’étais fait une idée préconçue et fausse, bien entendu, de nos amis italiens. Je n’avais connu, comme beaucoup de français, que leurs compatriotes installés chez nous, de condition plutôt modeste travaillant le plus souvent dans les métiers du bâtiment et traités alors par le terme insultant de « macaronis ». J’étais comme les habitants du sketch de François Raynaud qui ne supportaient plus leur boulanger italien et, quand celui-ci, de guerre lasse, était retourné dans son pays, s’étaient retrouvés du jour au lendemain sans pain. Je me suis fait pardonner, si j’ose dire, en devenant rapidement un inconditionnel de nos amis transalpins, au point d’enseigner leur langue.
A Tlemcen
-J’avais 23 ans. J’étais ce soir-là de garde au camp où mon Bataillon était installé. L’annonce par la radio qu’un de nos camarades de la patrouille en ville venait d'être abattu par un terroriste avait déclenché une explosion de colère chez mes camarades.
“Ces salauds de fellouzes, Il faut tous les descendre! Si on demande des volontaires pour aller faire le nettoyage, j'en suis! Qu'ils se tuent entre eux, on s'en branle, mais qu'ils viennent pas nous emmerder… “
Si on leur avait donné carte blanche, ils se seraient jetés dans les rues, se déchaînant contre cette population dont un des membres avait osé agresser un des leurs. Comme deux d'entre eux voulurent se jeter sur les carabines, instinctivement, je leur barrais le chemin pour les empêcher d'accéder au râtelier des armes.
“ Vous êtes fous ! Vous ne savez même pas qui a attaqué Maisonneuve et vous voulez le venger en vous livrant à une ratonnade ! Et si c'était un pied noir qui a fait le coup, hein, qu’est ce vous en savez et à qui profite le crime, si crime il y a“ et j’ajoutai maladroitement :
“Cet attentat fera peut-être le bonheur de notre camarade s’il s’avère qu’il n’est que légèrement blessé, il bénéficiera d’un rapatriement sanitaire, sera affecté près de chez lui et y finira son service.“
Leur colère se retourna alors contre moi et l’un d’eux, sûrement les plus ancien me lança :
“ De quoi te mêles-tu, bleu-bite ! T'as à peine débarqué que tu veux déjà donner des leçons aux anciens. Qu’est-ce que tu connais de l'Algérie ? “
Je ne répondis pas, effaré par les éclairs de haine que je voyais jaillir des yeux de mes interlocuteurs et je préférais me taire et quitter le poste sur le champ.
Lors d’une patrouille en ville, une femme, le visage voilé m’avait proposé du thé et des gâteaux, mais mes camarades avaient refusé, par crainte d’être empoisonnés, m’avaient-t-ils. A la rigueur, on pouvait ne pas aimer le thé, ce n’est tout de même pas la boisson favorite des soldats et puis il était facile d’y mélanger un poison, mais des gâteaux ! Pouvait-on imaginer un instant que des gens mal intentionnés préparent des gâteaux à la mort-aux-rats, les fassent cuire et distribuer par une femme anonyme à de simples trouffions inoffensifs, alors que la guerre était finie ?
Comme nous rejoignons le command-car qui devait nous ramener au camp nous avons croisé une jeune fille européenne.
“Mademoiselle ! J’aimerais bien être à la place de votre culotte ! “lui lança le magasinier Berlatier. Déclaration saluée par les rires de ses camarades. J’aurais aimé l’excuser auprès de la jeune fille, mais elle s’était déjà rapidement éloignée et insulter l’agresseur, mais Fernandez*** venant d’un autre poste de contrôle et à qui je venais de rapporter les deux incidents s’en chargea.
“Vous êtes une bande d’abrutis, fatche de cons ! “leur lança-t-il du haut de son mètre quatre-vingt-cinq. “Vous vous plaignez que personne ne s’intéresse à vous, mais quand des arabes sont gentils, vous croyez qu’ils veulent vous empoisonner et les filles pied-noir, quand vous en rencontrez, vous les dégoûtez pour toujours de vous adresser la parole“. **
*J’y suis retourné de nombreuses fois, toujours avec plaisir, notamment pour apporter mon assistance à une clinique d’Ajaccio, la clinique Comiti, dont le directeur, Monsieur Mazzoni était devenu un ami et avec qui j’avais organisé un Congrès mémorable d’INTERCLINIQUE, groupement de clinique que j’avais créé quelques années auparavant.
** Extrait de « Djemila, la fiancée de Tlemcen »
***Pied noir, chef cuisinier du Bataillon que le lecteur a découvert dans un extrait de « Djemila, la fiancée de Tlemcen »