J’ai décidé de publier, comme je le fais pour mon roman « Djemila, la fiancée de Tlemcen », le Journal de mon aïeule qui figure dans le livre que je lui ai consacré : « La vie de Toussainte M. à Saint-Jean, son Journal ».
Toussainte née Meillard de Fronton, fille du notaire de Saint-Jean-Bonnefonds dans le département de la Loire, près de Saint-Etienne, venait d’épouser Barthelemy Mazenod, mon aïeul, fils de laboureurs de la commune quand elle a ouvert son Journal
L’année 1777
Le jeudi 15 Mai
-J’ai enfin décidé, après avoir longtemps balancé, de reprendre l’écriture de mon Journal. J’avais commencé à le tenir durant ma dernière année au Couvent, aussitôt après que mon père nous eut quitté brutalement dans des conditions dramatiques. Alors qu’il revenait de rendre visite à un client demeurant au Fay* pour rédiger son testament, il avait été terrassé par une crise cardiaque. Son cheval Blanchette avait poursuivi son chemin jusqu’à la maison et s’était de lui-même arrêté devant. Ma mère ne le voyant pas descendre, s’était approchée de la voiture et l’avait trouvé effondré sur son siège. Elle avait eu juste le temps de le prendre dans ses bras avant qu’il ne rende son dernier soupir. A l’annonce de sa mort, j’avais ouvert mon journal pour laisser s’exprimer ma douleur, mais aussi mon courroux d’être tout à coup orpheline d’un père très attentionné auquel j’étais profondément attachée. A ce moment-là, je dois le protester, ma foi avait vacillé devant ce qui était pour moi une injustice de Dieu. Pour une raison que je ne m’explique toujours pas, je l’ai détruit, le brûlant la veille de quitter le Couvent et d’entrer au service de Jeanne. Maintenant que me voici installée dans ma nouvelle demeure depuis notre retour de voyage de noces, je peux sereinement l’ouvrir. Ce ne sera pas un journal de bord tenu au jour le jour, mais un journal que j’ouvrirai seulement quand j’aurai quelque chose à dire qui me paraîtra digne d’intérêt, tout au moins à mes yeux.
Le vendredi 16 Mai
Avant de me marier, j’appréhendais de devoir vivre avec mes beaux-parents, les sœurs de Barthélemy et leur grand-père, appelé le patriarche, qui a la réputation d’être un homme très autoritaire*. L’on m’avait instruite que la vie commune sous un même toit générait des conflits, parfois sans fin, d’autant plus si la demeure familiale était exigüe. Mais à Thiollière, Dieu merci, la maison est spacieuse et une pièce a été prévue pour accueillir les jeunes mariés, aussi je me sens chez moi bien que nous prenions nos repas tous ensemble dans la grande pièce qui sert à la fois de cuisine, de séjour et de chambre à coucher pour les maîtres de maison. Dans la nôtre, nous disposons, Barthélemy et moi, d’un lit 4 colonnes en noyer avec un tour et un ciel vert brodé d’un ruban jaune ainsi que d’une couverture de laine blanche, d’un lit pour nos futurs enfants, d’une armoire à trois portes, d’un coffre offert par ma mère et mon frère Ignace dans lequel se trouve mon trousseau livré, selon la tradition, la veille de mon mariage par des jeunes gens du Bourg. Nous disposons aussi d’une table en bois blanc sur laquelle je peux écrire et de 3 chaises. Notre pièce que nous appelons chambre puisque c’est sa destination principale est un peu à l’écart préservant notre intimité, mais j’ai bien conscience qu’elle sera moins bien chauffée par la cheminée et qu’il nous faudra, le froid venu, bassiner notre lit tout en laissant la porte grande ouverte. Une porte aux dimensions inhabituelles car son ouverture avant la nouvelle construction qui abrite notre chambre ne soit édifiée, était celle d’une large fenêtre qui donnait sur le chapit**. Dans l’armoire, je me suis réservée une étagère, avec l’accord de Barthélemy, où j’ai dissimulé mon miroir ainsi que la fourgeoire*** que ma mère m’avait préparée et dont je ne pense pas me servir très souvent ou en tout cas, discrètement. Je ne voudrais pas passer un instant pour une femme frivole que je ne suis pas. Je ne manque pas de matériel pour écrire. Quand l’étude de mon père à Saint Jean a été fermée après qu’il nous eut quitté, j’ai pu récupérer de nombreuses liasses de feuilles blanches et des plumes d’oie dont il se servait pour rédiger ses actes ainsi que deux pots d’encre qui devraient me suffire pour plusieurs années. Les plumes, j’ai appris, au pensionnat et surtout en regardant agir mon père, à les tailler et les retailler. Notamment en les tranchant en biseau, d’un coup sec de manière à obtenir un parfait plat fendu me permettant de tracer des traits fins tout en économisant de l’encre.
Le samedi 17 Mai
J’ai pris l’habitude de me lever tôt au Couvent des Ursulines à Montbrison, à 5 heures du matin et à 6 heures l’hiver. Barthélemy, lui, ne se lève pas avant 7 heures. Ici à Thiollière, je suis debout à 6 heures. Je m’habille très vite comme j’ai l’habitude de le faire en toutes saisons et je fais ma prière, m’adressant au Seigneur pour le remercier de me permettre de pouvoir fonder une famille. J’ai une pensée pour chaque membre de la mienne, de ma mère très courageuse dans l’adversité qui à la mort de mon père s’est vu contrainte de travailler de ses mains pour subvenir aux besoins de la famille, de ma grande sœur Antoinette qui l’aide dans ses travaux de rubannerie et s’est résignée à rester célibataire, de mon grand frère Ignace, prêtre solide dans sa foi et de mon petit frère Claude qui suit les traces de son frère aîné. Bien sûr je n’oublie mon mari et sa famille et, pour les protéger tous, j’implore la grâce de Dieu. Puis je me rends à la cuisine et je me lave le visage et les mains en silence dans un baquet que j’ai rempli la veille d’eau propre. Quand je me lève, toute la maison est endormie. Marguerite, la servante, ne descend qu’à 7 heures pour allumer le feu dans la cheminée, plutôt pour le rallumer car les cendres sont encore chaudes du feu de la veille et pour préparer le déjeuner. Depuis notre retour de Paris, je poursuis la lecture de l’Astrée que j’ai commencée pendant notre voyage de retour. Les Mazenod, à commencer par mon mari, n’aiment pas beaucoup les livres et les écrits en général, ce sont pour eux des objets sans intérêt pratique et qui font perdre du temps, surtout en pleine saison, quand les travaux obligent de s’y consacrer entièrement. Actuellement, les jours sont longs et je peux lire et écrire assise à notre table sans être obligée d’allumer une bougie. Quand arrivera l’automne et surtout l’hiver, je devrais m’y résoudre. Aussitôt que j’entends craquer les marches de l’escalier qui mène à l’étage, je sais que Marguerite arrive et je range vite mon livre et mon matériel d’écriture sous le lit puis je vais la rejoindre pour l’aider ; de même quand Barthélemy quitte la chambre, je les range cette fois dans l’armoire au-dessous d’une pile de draps que nous a offerts ma belle-mère. Il y retrouve mes autres livres.
Le dimanche 18 Mai
Par où commencer ? Dans mon premier journal, j’avais jeté sur le papier ces trois mots : « Papa est mort ! » Dans mon nouveau journal, je veux lui dire que je ne l’oublie pas et que je suis heureuse de savoir qu’il est maintenant rassuré sur le sort d’une de ses filles qui a trouvé un mari. Il était très préoccupé comme tous les pères par l’avenir de ses enfants, surtout de ses filles quand on est un gentilhomme pauvre. Il me l’avait avoué un jour qu’il était venu me rendre visite au Couvent et régler la pension aux sœurs. J’avais été très fier de lui, ce jour-là, quand j’avais vu dans le regard de ma supérieure venue le saluer toute la considération qu’elle lui portait. Je ne cèlerai point que j’étais sa fille préférée, comme sûrement toutes les filles cadettes ou benjamines le sont, du 72 moins, je le suppose. Il regrettait parfois de s’être installé à Saint Jean où la clientèle était réduite à cause de sa proximité de Saint Etienne et de Saint Chamond, où il y avait plusieurs études de notaire, ce qui ne lui permettait pas d’en retirer des revenus suffisants. Le grand père Mazenod l’avait aidé en lui adressant quelques clients de ses relations de marguiller, mais ce n’était pas assez. Les gens ne changent pas facilement de notaire, généralement leur homme de confiance et détenteur parfois de lourds secrets de famille, comme il m’en avait fait un jour la confidence. Antoinette et moi n’avions pas de dot et non plus, je dois le protester, des appâts très avantageux qui aurait pu séduire, à défaut de dot, des prétendants de l’aristocratie locale. Cependant, l’éducation que nous avions reçue ne nous destinait pas à devenir un jour l’épouse d’un laboureur ou celle d’un artisan. Bien sûr, nous aurions pu embrasser la vie religieuse comme mes frères, mais ma sœur et moi ne voulions pas vivre cloîtrées ou même dans des communautés plus ouvertes comme celle des sœurs de Saint Joseph et surtout notre foi n’était pas assez solide pour accepter cette condition et renoncer à la vie civile. Pour mes frères, s’ils avaient voulu choisir la carrière militaire, il eut fallu qu’ils puissent acheter leur office de capitaine. C’est pourquoi je crois qu’ils ne l’ont jamais un instant envisagé ****-
* Un quartier de Saint-Jean- Bonnefonds
**Hangard
***Trousse de toilettes
**** Les deux étaient prêtres