Jacques, après avoir joué le Prince de Clèves à la radio la veille, cf Extrait précédent.
-Le lendemain après- midi, il accompagnait Micelli et son copain Bruneau* à Tlemcen dans la 2CV fourgonnette utilisée pour le transport du courrier, cordon ombilical avec la mère patrie. Habitué maintenant depuis bientôt deux mois au contact plutôt rude des banquettes des GMC, il apprécia la souplesse chaloupée de la voiture française la plus populaire de tous les temps. Il était significatif, observa-t-il, que le courrier, moral de la troupe, fut transporté avec plus de précautions que les hommes eux-mêmes. Après avoir fait une course dans le magasin Blanc, place des Victoires, Micelli prit la direction du Mechouar pour remettre un pli au Commandement de la place. Le Mechouar que découvrit Jacques qui s’y rendait pour la première fois était un ancien palais royal, citadelle du Moyen Age, qui dominait la ville de Tlemcen avec le minaret de sa mosquée transformée en chapelle par les Français et qui devrait retrouver certainement sa destination première quand les Algériens auraient obtenu leur indépendance. On y accédait par une porte ouverte dans une très haute muraille qu’ils empruntèrent pour se rendre au quartier général. Puis ils dégringolèrent vers le quartier arabe pour se rendre au bordel en empruntant le même itinéraire que celui que Jacques avait parcouru à pied un dimanche après-midi avec les deux mécanos marseillais. Jacques se tut, comme il s’était tu, la veille au mess, sur la visite qu’il avait déjà effectuée et la promesse qu’il s’était faite de ne jamais y remettre les pieds**. Mais au fur et à mesure que la voiture s’approchait de sa destination finale, il regrettait de plus en plus d’avoir accepté aussi facilement, rien que pour faire plaisir à ses nouveaux amis qu’il ne voulait pas décevoir.
La 2CV s’immobilisa devant l’établissement. La petite vieille qui jouait les vamps n’était pas là pour les accueillir. Ils en franchirent le seuil au pas de charge, Micelli en tête, Jacques fermant la marche. A l’intérieur, le décor n’était plus du tout le même. Seul le fond de la pièce, où se trouvait le bar, était éclairé par une lumière rouge tamisée comme dans les boîtes de nuit. Glenn Miller y jouait en sourdine « In the mood. »
Musique d’ambiance de circonstance, pensa Jacques, bien qu’il n’ait pas encore aperçu un seul avion ennemi, pas même le moindre fellagha depuis son arrivée en Algérie. Il revoyait James Stewart interpréter cet air au trombone à coulisse, sous l’attaque menaçante des chasseurs japonais, dans « Moonlight sérénade ». Il avait vu trois fois le film.
Deux jeunes femmes en déshabillé s’arrêtant au ras du pubis dansaient avec des officiers du corps de santé reconnaissables à leurs épaulettes rouge grenat. Madame Mireille derrière le bar était tout sourire.
- “Bonjour Messieurs !“ lança-t-elle à l’adresse des nouveaux venus. Elle serra les mains généreusement offertes de Micelli et de Bruneau, puis celle plus réservée de Jacques.
- “Tiens, je ne vous connais pas, vous ! C’est la première fois que vous venez !“
- “Oui, Madame“.
Madame Mireille n’avait pas la mémoire des visages ou plus surement feignait-elle de ne pas le reconnaître. Jacques pencha pour la seconde hypothèse.
- “Appelez-le Monseigneur, s’il vous plaît, Madame, il est le Prince de Clèves et…. encore puceau“, susurra Bruneau à l’oreille de la sous-maîtresse. **
- “Alors, Monseigneur, je vous recommande Djemila“ déclara-t-elle très solennellement.
- “Tiens, justement la voilà !“
Une jeune fille, presqu’une adolescente, légère dans son déshabillé rose qui ne laissait voir que le bas de ses genoux, franchit les dernières marches de l’escalier, un sourire timide aux lèvres. C’était une berbère au corps gracile et à la longue chevelure noire frisée, comme celle de Yasmina,*** qui couvrait harmonieusement ses épaules.
- “Bonjour !“ dit-elle doucement, sans élever la voix.
- “Bonjour“, répondit Jacques sur le même ton, stupéfait d’une telle présence dans un tel lieu. Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’il ne se ressaisisse.
- “Que puis-je vous offrir, mademoiselle ?“ lui demanda-t-il.
- “Un sirop d’orgeat, s’il vous plaît, je n’aime pas l’alcool “, ajouta-t-elle pour s’excuser.
- “Cela tombe très bien. Je bois également du sirop d’orgeat que j’ai découvert dans votre pays“.
Tandis que la sous-maîtresse les servait, Jacques se retourna. Micelli avait déjà disparu, quant à Bruneau, il dansait avec une femme européenne blonde, plus grande que lui, sur l’air de Saint-Louis Blues ; Luis Armstrong avait succédé à Glenn Miller. Il adressa un petit signe de connivence à Jacques. Madame Mireille lui tendit un ticket dans chaque main :
- “Un ou deux ? “
- “Un !“ Jacques paya, se reprochant tout de suite ce choix qui pouvait paraître avaricieux et qu’il savait être un réflexe acquis fort jeune, un réflexe de pauvre, dont il avait beaucoup de difficulté à se défaire. Djemila avait à peine trempé ses lèvres dans son verre, sans dire un mot. Elle prit la main de Jacques et l’entraîna dans l’escalier.
L’escalier abrupt débouchait sur la galerie qui conduisait aux chambres. Djemila pénétra dans la troisième, suivie de Jacques. La chambre se composait d’un lit à deux places sans traversin recouvert d’un drap blanc, d’une seule chaise et d’un cabinet de toilette dissimulé derrière un paravent rouge corail. Elle était faiblement éclairée par une fenêtre étroite et haute, encadrée de rideaux bariolés.
Djemila n’eut qu’à laisser tomber à ses pieds son déshabillé pour se retrouver entièrement nue. Jacques, qui s’était assis sur la chaise, leva lentement les yeux vers elle et découvrit de longues jambes effilées se terminant par des hanches à peine esquissées, une toison sombre bouclée abondamment fournie, des seins hauts et fermes aux larges aréoles brunes et aux mamelons semblables à des framboises mûres prêtes à être cueillies.
- “Vous ne vous déshabillez pas ?“ lui demanda-t-elle, visiblement surprise et un peu gênée.
- “Oui, bien sûr !“ répondit-t-il en se levant. Les mains et l’avant-bras de Djemila instinctivement s’étaient portées sur sa poitrine et son pubis. Jacques, lentement, presqu’à contrecœur, se dévêtit. Il n’avait jamais été fier de son corps : des jambes courtes et arquées qu’il ne pouvait même pas justifier par la pratique de l’équitation, des épaules un peu trop basses, une absence regrettable de pectoraux développés et d’abdominaux musclés, surtout des bras fluets de jeune fille se terminant bizarrement par des mains carrées de bûcheron. Si on ajoutait à ce tableau qu’en hiver la peau était blanche, presque laiteuse, et que sur sa poitrine se dressaient, ridicules, quelques poils noirs et tirebouchonnés, il était aisé de comprendre pourquoi Jacques n’était pas un adepte du naturisme.
Djemila put enfin retirer ses mains, son client était nu, comme elle. Elle l’amena à la toilette d’usage derrière le paravent.
-“Vous savez, c’est obligatoire ! “s’excusa-t-elle. L’eau chaude, le savon Palmolive et surtout les mains douces rendirent à Jacques sa virilité, ce qui le fit sourire d’aise et facilita bien sûr le passage à l’acte suivant.
Plus un mot entre eux ne fut échangé. Plus un regard non plus. Il se rhabilla à toute vitesse et gicla dehors, comme un malfaiteur.
Sur le chemin du retour, à peine avaient-ils pris place dans la 2CV tous les trois que, pour ne pas être obligé de répondre à des questions embarrassantes, il prit l’initiative de la conversation. Il demanda à Micelli et à Bruneau s’ils avaient déjà fréquenté en France des prostituées. Ceux-ci ne se firent pas prier pour lui répondre. Ils lui expliquèrent qu’ils avaient commencé à utiliser leurs services quand ils étaient à Avignon, pendant leurs classes et ils lui donnèrent de nombreuses informations, lieux de rencontre, tarifs, description anatomiques, pratiques érotiques sur les filles qu’ils avaient connues. Quand le sujet parut épuisé avant qu’ils n’arrivent au camp et se séparent, Jacques lança le débat sur le thème : « Avait-t-on eu raison en France de voter la loi Marthe Richard et de jeter ainsi les filles dans les rues sans aucun contrôle sanitaire ? »****
*Micelli est le vaguemestre du Bataillon et Bruneau le Chef radio.
**Jacques s’était déjà laissée entraîné par des camarades un dimanche après-midi.
***Yasmina est la fille du gardien du camp auquel je consacrerais un extrait.
****Les officiers et sous-officiers ne fréquentaient les lieux que les vendredi après-midi après que les pensionnaires aient passé une visite médicale à l'hôpital du Mechouar.