-Le studio d’enregistrement était une vaste pièce, très haute de plafond, éclairée par une large baie vitrée et séparée de la cabine technique par une paroi, elle-aussi vitrée, derrière laquelle s’affairaient deux techniciens. Il était simplement meublé d’une table plaquée contre la paroi et de chaises en bois rangées le long des murs. Jacques avait installé son lit de camp dans l’angle de la pièce, près de la porte qui permettait de communiquer avec la cabine. Tous les trois avaient aligné, comme à la parade, leurs pistolets mitrailleurs, leurs casques et un sac à dos dans lequel se trouvait leur repas. Jacques venait d’être nommé caporal, ce qui expliquait qu’il avait été désigné ce jour-là chef de patrouille et cette promotion ne lui apportait rien à part une augmentation de la solde mensuelle dérisoire qui bondissait de 9 francs à 15 francs 20.
Deux femmes et un homme, tous trois européens, pénétrèrent dans le studio. La plus âgée des femmes était grande, distinguée, épouse d’un lieutenant-colonel appartenant à l’Etat-Major. Coiffée à la garçonne, elle avait l’âge des femmes accomplies, un âge indéterminé entre 35 et 45 ans. Elle portait, serré sur sa poitrine, un gros bouquin à la couverture grise qu’elle déposa avec précaution sur la table. L’autre femme, brune aux longs cheveux auburn, plus jeune, mais également distante, elles avaient seulement salué les soldats d’une brève inclination de la tête, étala à côté du livre des feuillets manuscrits après les avoir extraits d’une épaisse chemise en carton bleu. Le garçon, vingt ans à peine, se rendit immédiatement dans la cabine après avoir salué Jacques et ses compagnons.
Le gros bouquin, c’était le roman « La princesse de Clèves » de Madame de La Fayette qui devait être enregistré pour être diffusé plus tard à la radio. La femme du lieutenant-colonel jouait la récitante, le garçon et l’autre femme tenaient respectivement les rôles du Prince et de la Princesse de Clèves.
Une lumière rouge s’éclaira au-dessus de la paroi vitrée, annonçant que l’enregistrement était lancé. La récitante commença d’une voix posée et mesurée la présentation de ce roman dont l’action se situe dans les dernières années du règne de Henri II à la cour de Valois. L’héroïne est une demoiselle de Chartres, toute jeune femme de 16 ans, épouse du prince de Clèves. Son mari découvre qu’elle est éprise d’un autre homme, le duc de Nemours. Elle lui en fait l’aveu puis se réfugie à la campagne pour fuir la Cour et surtout ne pas succomber aux avances du duc. Cependant ce dernier tente de la rejoindre. Le prince de Clèves l’apprend et en meurt de chagrin tandis que sa femme en perd la raison.
Les acteurs lisaient les dialogues entre la princesse et son mari. Si la princesse avait un accent que l’on pouvait imaginer entendre à la cour du Roi de France, le prince, lui, avec son accent pied-noir invraisemblable et surtout incompatible avec le ton et la gravité des propos portait plutôt à sourire, si on était charitable. Profitant du passage momentané de l’autre côté de la vitre de l’interprète, Jacques s’approcha des deux femmes et leur fit part de sa réaction.
“ Mais Antoine ne tient le rôle que pour nous rendre service, il est technicien à la station“ lui répondit la récitante qui ajouta. “Si vous voulez prendre sa place ?“
Jacques avait fait un peu de théâtre quand il était au lycée Claude Fauriel. Alors qu’il jouait dans « Le médecin malgré lui » de Molière le rôle modeste de Thibaut, le paysan voisin de Géronte (il avait cinq répliques en tout), il avait été remarqué par le Professeur du Conservatoire qui lui avait proposé à la fin de la représentation d’entrer dans la classe d’art dramatique qu’il dirigeait. Bien que très flatté, il avait refusé. Les cours étaient fréquentés par de jeunes snobs, notamment des filles qui l’horripilaient. Plus tard, il s’était souvent dit que s’il avait rencontré Planchon à Lyon ou Marechal à Villeurbanne, son destin aurait peut-être changé, sans être sûr qu’il eut été meilleur.
“ Oui je veux bien ! “ répondit-il, acceptant l’offre sans hésiter. Mais un militaire de garde dans un studio d’enregistrement avait-il le droit d’abandonner son poste pour jouer la comédie sans en référer à son supérieur ? Jacques ne se posa même pas la question. Il était maintenant le prince de Clèves face à une épouse amoureuse d’un autre homme. Entre deux dialogues, tandis que la femme du lieutenant-colonel poursuivait le récit, le nouveau Prince, levant les yeux de son texte, regardait sans vergogne la princesse de Clèves, fière, hautaine, inaccessible pour le simple caporal de l’armée française qu’il était.
Ce fut avec un vif plaisir que Jacques, presque moribond, lui dit d’une voix volontairement affaiblie par la maladie et la douleur, mais teintée de mépris :
“Vous versez bien des pleurs, Madame, pour une mort que vous causez et qui ne vous peut donner la douleur que vous faîtes paraître. Je ne suis plus en état de vous faire des reproches, mais je meurs du cruel déplaisir que vous m’avez donné. Mais ma mort vous laissera en liberté et vous pourrez rendre Monsieur de Nemours heureux sans qu’il vous en coûte des crimes. Qu’importe ce qui arrivera quand je ne serai plus, et faut-il que j’aie la faiblesse de jeter les yeux ! “
Quand elle lui répondit avec un peu plus de chaleur dans la voix :
“Regardez-moi, du moins écoutez-moi ! S’il n’y allait que de mon intérêt, je souffrirais des reproches, mais il y va de votre vie “ il ne put s’empêcher de laisser échapper un léger sourire amusé. Il regrettait en cet instant de ne pas avoir en face de lui une vraie comédienne qui aurait su communiquer la désespérance d’une jeune épouse vertueuse, bien qu’amoureuse d’un autre homme et qui se sent coupable de la mort de son mari. Une comédienne qui aurait oublié, le temps d’une réplique, la condition sociale de son partenaire.
L’enregistrement terminé, la récitante remercia poliment Jacques de sa collaboration. Quant à l’interprète de la princesse, elle le salua à peine, presque gênée de s’être, commise un instant avec un simple soldat, fusse- t-il caporal et pourtant chef du détachement militaire chargé de sa protection.
L’après-midi, le studio fut envahi par un orchestre arabe venu interpréter de la musique arabo-andalouse en direct sur les ondes de Radio Tlemcen, cette musique typique importée par des musulmans refoulés en 1236 de Cordoue et de Grenade. Une vingtaine de musiciens prirent place accompagnée de leurs instruments : des violons, des tambours, des cymbales et des cithares.
Assis comme les deux autres soldats sur son lit de camp, Jacques se laissa bercer par la musique aux effets légèrement soporifiques tout en ruminant l’humiliation qu’il avait dû subir.
“ Si j’avais eu une barrette sur l’épaule plutôt qu’un seul galon sur une manche, j’aurais été traité autrement par ces deux femmes“, se persuadait-il et il lui revint à l’esprit que son frère, à son retour d’Algérie, lui avait raconté « le coup du canapé de Médéa ». Des pieds noirs invitaient un jeune officier chez eux, le recevaient royalement à déjeuner puis le laissaient seul au salon avec leur fille. Un peu plus tard, ils le surprenaient à l’improviste sur le canapé en train de lutiner leur fille préparée au sacrifice. Outrage ! Déshonneur de la famille ! L’odieux responsable n’avait plus qu’à réparer en épousant la belle et bien sûr la ramener en Métropole.
Il se consola en pensant à ses petits camarades qui, bientôt, sur leurs transistors, l’entendraient jouer le Prince de Clèves.