Pour les nouveaux lecteurs, nous sommes en 1962 à Tlemcen où Jacques Neyrand effectue son service militaire dans une unité du Génie et a interprété à la radio nationale alors qu’il y était de garde, le rôle du Prince de Clèves. Djemila est une jeune pensionnaire de la maison close réservée aux militaires.
-Le capitaine-major lui avait accordé sans difficulté sa permission quand Jacques s’était rendu dans son bureau la lui demander. C’était la première fois qu’ils se retrouvaient seuls face à face depuis leur brève rencontre inopinée entre deux chambres de la Maison des Lys. Coïncidence curieuse : la veille de son départ pour la France, il fut chargé de diriger une patrouille de quatre hommes pour monter la garde à l’intérieur même de l’établissement.
Madame Mireille, sanglée dans un corsage mauve, était encore plus avenante que d’habitude. Elle offrit à boire à Jacques et à ses camarades. Les clients étaient nombreux en fin de journée, surtout des militaires d’unités stationnées dans la ville même de Tlemcen, comme ceux du bataillon d’Infanterie de marine. Elle offrit même à Jacques ce que l’on appelait autrefois le droit de cuissage, qu’elle monnayait en quelque sorte en demandant au chef de patrouille quelques minutes de plus au moment de la fermeture, à vingt et une heures trente.
“ Prenez celle qui vous fait envie, mon cher prince, aujourd’hui c’est moi qui régale !“
C’est alors qu’un légionnaire, surgissant, comme un diable de sa boîte, de l’escalier qui menait aux chambres interpella Jacques avec un fort accent germanique :
“ Y a la pétiteu prune qui feut te parler ! “
Les filles ne descendaient pas toujours entre deux clients et Jacques n’avait pas encore vu Djemila.
“ Vous voyez ! Ça tombe bien ! Votre choix est tout fait ! “déclara visiblement ravie la sous-maîtresse.
“ Je vais simplement lui parler, Madame !“ répondit Jacques.
“ Bon, comme vous voulez ! Attends un moment, toi ! “ dit-elle en stoppant dans son élan un fougueux fantassin qui s’apprêtait à monter l’escalier quatre à quatre.
Djemila apparut, un peu plus pâle que d’habitude, à peine souriante, elle était visiblement inquiète. Elle descendit quelques marches et Jacques la rejoignit.
“Excusez-moi de vous déranger, vous connaissez Jeannot ? Il est du même régiment que vous ?“
“ Jeannot ? Comment est-il votre Jeannot ?“
“ C’est un garçon très gentil, il est grand…“
“ Le crâne un peu dégarni ?“
“Oui ! “
“ Jeannot FERNANDEZ ! Bien sûr que je le connais !
“Qu’est ce qui lui est arrivé ? Il vient tous les dimanches me voir et cette fois il n’est pas venu !“
“ Il est malade et il a été hospitalisé à Oran“.
“ Ah ! “fait Djemila en grimaçant légèrement.
“Ecoutez ! Nous en parlerons tranquillement tout à l’heure, à la fin de mon service. Je vous attendrais en bas pour boire un verre. Vous êtes d’accord ?“
“ D’accord ! “
Il n’avait pas encore franchi la dernière marche que Madame Mireille lâcha le fantassin qui le croisa et inévitablement vu la largeur de l’escalier le bouscula, sans s’excuser bien entendu.
“Oh ! Du calme, mon garçon !“ l’apostropha Jacques qui arrivé au bar se pavanait comme un julot. Heureusement, il eut tout de suite conscience d’être ridicule et sourit intérieurement se disant que si Bruneau était là, il ne l’appellerait plus Monseigneur , mais Monsieur Jacques .
“Qu’est-ce qu’elle voulait la petite ?“ demanda la sous-maîtresse.
“ Rien de spécial ! Seulement des nouvelles d’un copain ! “répliqua Jacques d’un ton ferme. Il n’appréciait guère l’esprit d’inquisition de Madame Mireille et lui dit avec un air volontairement détaché :
“Je l’ai d’ailleurs invitée à prendre un verre à la fin de mon service“.
“ Ah, très bien ! “
Il était 9 heures 31 minutes. Djemila rejoignit Jacques au bar.
“ Venez ! Prenons nos verres ! Je vous ai commandé un sirop d’orgeat. Nous serons plus tranquilles dans ce coin“, lui dit-il, toit en désignant l’angle opposé à celui d’où s’élançaient les clients vers les chambres. Il restait encore trois soldats qui grâce au bon vouloir de Jacques pourraient quand même être servis. Seule la lumière du bar restait éclairée, rejetant le reste de la pièce où se trouvaient Jacques et Djemila dans la pénombre.
Jacques avait demandé à ses hommes de rejoindre le command car qui les attendait dehors et de faire patienter le chauffeur quelques minutes. Marque d’attention de la part de la sous-maîtresse ? Heureux hasard ? L’électrophone diffusait le concerto n°21 en ut majeur de Mozart. Djemila, la mine soucieuse, lui semblait encore plus belle.
Il lui prit doucement la main gauche.
“ C’est lui ? “demanda-t-il en désignant un large bracelet doré quelque peu ordinaire qui entourait son poignet.
“ Oui ! Il est si gentil ! “dit-elle comme si elle voulait excuser Fernandez.
Jacques pensa : « moi, je lui aurais acheté un bracelet en fin ivoire qui se serait admirablement marié à son teint mat ».
“ Ecoutez-moi, Djemila ! Je vais en permission en France pour quelques jours et je pars demain. Je passe par Oran et j’essaierai de rencontrer Fernandez pour lui dire que nous nous sommes vus et, pendant mon absence, mon ami, le sergent Micelli vous donnera de ses nouvelles aussitôt qu’il en aura“.