Rappel pour les lecteurs qui n’auraient pas lu tous les extraits précédents
Nous sommes en Algérie en 1962, à Tlemcen, où Jacques Neyrand effectue son service militaire dans un bataillon du Génie. Lors d’une garde dans les studios de la radio française, il a joué le rôle du prince de Clèves.
-La lune blafarde éclairait faiblement l’oued desséché que remontait la patrouille de nuit dont Jacques fermait la marche en compagnie de Le Guennec* et du sergent-chef Monetti en serre-file.
“ Merde ! “
Un homme, devant eux, venait de trébucher sur un caillou.
“ Vos gueules ! “ ordonna à voix basse le sergent-chef.
Jacques s’en voulait de s’être laissé entraîner dans cette sortie aventureuse. « Bien sûr, les pourparlers qui se déroulaient à Evian entre le gouvernement français et le GPRA, Groupement Provisoire de la République Algérienne, avaient de fortes chances d’aboutir prochainement, mais pour l’instant, c’était encore la guerre », se disait-il. « Et peut-être que le FLN, pour renforcer sa position dans la négociation en cours avait décidé de multiplier les accrochages avec l’armée française et montrer qu’il était maître du terrain. Rien de plus facile avec des soldats comme nous, des soldats d’opérette bruyants et voyants. Mais qu’était-il venu faire dans ce guêpier ! »
Ce matin-là, après la levée des couleurs, le commandant avait demandé des volontaires pour participer à une patrouille de nuit décidée par le Haut Commandement Militaire. C’était la tradition au bataillon de faire appel aux bonnes volontés pour ce type de patrouille. Bien entendu, le Commandant espérait qu’il y en aurait assez, afin de ne pas être obligé d’en désigner. Sur les douze soldats nécessaires, dix s’étaient spontanément présentés. Il en manquait donc deux que le Commandant rechignait à choisir. Un officier supérieur de l’armée très atypique : ingénieur SupElec, il s’était engagé dans la 2ème DB de Leclerc et à la fin de la guerre, avait décidé de rester dans l’armée pour des raisons que lui seul connaissait.
Il y avait pourtant une récompense, qui était l’exemption de garde de nuit pendant 1 mois. C’est ce qui semblait avoir décidé Le Guennec qui, à son tour, avait quitté les rangs pour rejoindre les autres volontaires, ainsi il ne serait jamais plus de faction d’ici sa libération. Il ne manquait plus qu’un homme pour que la patrouille soit complète. C’est alors que dans les rangs quelqu’un avait lancé : “Le prince !“ » Et Jacques n’avait pu faire autrement que de s’exécuter, accompagné par une salve d’applaudissements ponctuée par des cris - Le prince ! Le prince ! Et le commandant d’ajouter en souriant :
“ Je n’en attendais pas moins du prince de Clèves !“
« Pauvre imbécile que je suis ! » se disait-il maintenant. « Dire qu’il y a peut-être un fellagha zélé qui, pour décrocher une médaille ou un galon supplémentaire, est sur le point de faire un carton justement sur moi qui suis le plus exposé. Il commence à pointer son arme sur le chef de file, puis, le temps de viser et d’appuyer sur la gâchette, toute la colonne a défilé et la balle est pour moi ! »
Il aimerait bien se placer au milieu de la patrouille, mais quelle explication plausible pourrait-il fournir au sous-lieutenant ?
Peut-être qu’à cet instant même, à Evian, l’accord de paix venait d’être signé. L’encre était encore fraîche et il risquait de mourir comme un con !
Arrivés à mi pente de la colline qu’ils escaladaient, au point de croisement de l’oued et d’un chemin de terre, le sous-lieutenant les fit stopper et leur demanda de se coucher à terre à l’endroit où l’Etat-Major pensait que les fellaghas qui avaient attaqué la nuit dernière une ferme isolée devaient passer. Ils étaient donc à l’affût comme à la chasse au sanglier.
L’ordre était formel : si les fellaghas arrivaient, ils devaient essayer de les arrêter, sinon ils étaient dans l’obligation de faire usage de leurs armes.
« Programme tout à fait réjouissant ! » pensa Jacques. Le sous-lieutenant Gérard Moatti, lui, était visiblement très heureux de jouer au chef de guerre. Simple dessinateur industriel dans le civil, ses qualités athlétiques et une volonté farouche de réussir afin d’effacer son échec au baccalauréat lui avaient permis de faire les EOR et de devenir officier de l’armée française. Il considérait être maintenant à égalité avec son jeune frère qui avait intégré les Mines. Tous les deux avaient été deux fois cités dans le Journal Officiel, lui pour ses nominations comme Aspirant puis comme sous-lieutenant et son frère pour son entrée et sa sortie de l’école. Moatti disposa ses hommes de chaque côté du chemin par lequel l’ennemi devait normalement passer et de manière qu’ils ne se tirent pas dessus.
Une fois couché à terre entre deux touffes d’alfa, calé sur ses avant-bras et cramponné à la crosse de sa carabine, Jacques ressentit une légère douleur sur le côté droit, juste au-dessous du ceinturon. « C’est bien ma chance ! » se dit-il. « Tomber malade en pleine nuit, au milieu du djebel, alors que je vais peut-être devoir me battre pour sauver ma peau ! Cette douleur sur le côté droit, ne serait-ce pas une crise d’appendicite ? De l’appendicite à la péritonite, il n’y a qu’un pas et ce pas risquait d’être vite franchi. Si j’ai une péritonite, je suis foutu ! »
Il enviait maintenant son frère qu’un chirurgien avait opéré quand il était adolescent, ayant confondu les symptômes d’une simple colite avec ceux de l’appendicite. Ce qui était alors très courant, les médecins et surtout les chirurgiens ne voulant pas prendre le risque mortel d’une péritonite pas opérée à temps. A la moindre suspicion, on ouvrait l’abdomen et on enlevait l’appendice dont on ne savait d’ailleurs pas à quoi il pouvait servir. Les opérés se réveillaient dans leur chambre avec le plus souvent sur leur table de nuit, placé dans le formol, leur petit bout d’intestin tout rose.
« Je risque de crever à la chasse aux fels uniquement par orgueil. Monsieur le Prince de Clèves ne saurait reculer devant le danger, Monsieur le Prince ne saurait perdre la face devant ses petits camarades, surtout devant Le Guennec ».
A ce moment précis, il se méprisait. Sa douleur, un instant, oubliée, s’était atténuée tout en se propageant au bas du ventre, Puis au souvenir de sa grand-mère Bouchacourt, il se sentit un peu rassuré ; celle-ci affirmait avec beaucoup d’autorité qu’une douleur, tant qu’elle se déplaçait, ce n’était pas grave. Tout à coup, un bruit sourd explosa. Un des soldats, victime de flatulence, ou comme l’on dit en jargon médical d’aérocolie, venait de laisser échapper malencontreusement un pet.
“ Fermez-la, bande de cons !“ éructa Moatti.
« Fermez-la, manière de parler ! » pensa Jacques qui était maintenant tout à fait rassuré et se demandait qui avait eu l’idée saugrenue de leur faire manger à midi des flageolets. Il était persuadé que les fellaghas ne passeraient pas là où ils les attendaient, à moins qu’ils ne soient complètement sourds ou ivres, mais comme les musulmans ne boivent pas d’alcool il n’y avait aucun risque quant à la deuxième hypothèse. En revanche, ils pouvaient les prendre à revers. Il jeta un coup d’œil derrière son épaule et tendit l’oreille pour essayer de détecter quelques bruits suspects, tout en espérant que les centaines de petites bulles de gaz qui se promenaient dans son intestin ne souhaitent pas vouloir prendre l’air.
*Camarade de chambrée de Jacques