mercredi 17 juin 2026

La face noire de l'âme humaine

 Comment j’ai découvert, quand j’étais jeune, que les gens, même proches, le plus souvent s’ignorent, ne se comprennent pas, peuvent même se mépriser, se détester, se combattre parfois, voire s’entretuer, de Saint-Etienne à Tlemcen en passant par Porto en Corse et Milan.

A Saint-Etienne

-J’avais 5 ans, j’assistais à la fin de la guerre, près de chez mes parents, au-dessus de la gare de Châteaucreux, au lynchage de jeunes femmes accusées d’avoir couché avec des allemands et dont on avait rasé le crâne, par une foule composée non seulement d’hommes, mais aussi de femmes apparemment les plus excitées. Je perdis ce jour-là mon innocence. Je précise que j’avais jusqu’alors, et durant toute la guerre, vécu à la campagne.

En Corse

-J’avais 14 ans, ma mère, pour me récompenser d’avoir obtenu mon BEPC, m’avait offert un voyage en Corse organisé par l’aumônier du lycée. Sur la plage de Porto près d’Ota où nous campions, j’avais  croisé une jeune fille charmante. Ses frères n’avaient pas du tout apprécié et, fidèles à ce qui devait être la tradition du pays, avaient voulu venger l’affront fait par un garçon du Continent qui avait osé poser un regard, qui ne pouvait être pour eux que lubrique, sur une jeune fille corse. Il ne s’était pourtant strictement rien passé entre cette jeune fille et moi. Je ne lui avais même pas adressé la parole, mais échangé seulement un regard, certes un peu appuyé, mais simplement un regard. Il avait fallu que l’aumônier du lycée avec l’aide du curé du village voisin intervienne pour raisonner les assaillants qui s’étaient présentés, menaçants à l’entrée du camp. Le lendemain matin, il m’avait convoqué pour me mettre en garde.

Si cela se reproduit, je t’avertis, je te mets dans un avion et je te renvoie immédiatement en France“.

Le jour de notre arrivée, nous étions allés tous faire des courses dans le magasin du village et profitant que le vendeur était débordé par une telle affluence, j’avais vu des petits camarades chaparder et j’ai pensé alors qu’ils ne se seraient certainement pas comportés ainsi chez eux sur le Continent ! *

A Milan

-J’ai 21 ans quand j’arrive pour effectuer un stage de 2 mois dans une Compagnie d’Assurance. En découvrant la ville, l’entreprise et ses employés, je suis alors très étonné par son modernisme. Je me croirais plutôt aux Etats Unis. En vérité, je m’étais fait une idée préconçue et fausse, bien entendu, de  nos amis italiens. Je n’avais connu, comme beaucoup de français, que leurs compatriotes installés chez nous, de condition plutôt modeste travaillant le plus souvent dans les métiers du bâtiment et traités alors par le terme insultant de « macaronis ». J’étais comme les habitants du sketch de François Raynaud qui ne supportaient plus leur boulanger italien et, quand celui-ci, de guerre lasse, était retourné dans son pays, s’étaient retrouvés du jour au lendemain sans pain. Je me suis fait pardonner, si j’ose dire, en devenant rapidement un inconditionnel de nos amis transalpins,  au point d’enseigner leur langue.   

A Tlemcen

-J’avais 23 ans. J’étais ce soir-là de garde au camp où mon Bataillon était installé.  L’annonce par la radio qu’un de nos camarades de la patrouille en ville venait d'être abattu par un terroriste avait déclenché une explosion de colère chez mes camarades.

 Ces salauds de fellouzes, Il faut tous les descendre! Si on  demande des volontaires pour aller faire le nettoyage, j'en  suis! Qu'ils se tuent entre eux, on s'en branle, mais qu'ils viennent pas nous emmerder…

Si on leur avait donné carte blanche, ils se seraient jetés dans les rues, se déchaînant contre cette population dont un des membres avait osé agresser un des leurs. Comme deux d'entre  eux voulurent se jeter sur les carabines,  instinctivement, je  leur barrais  le chemin pour les empêcher d'accéder au râtelier des armes.

 Vous êtes fous ! Vous ne savez même pas qui a attaqué  Maisonneuve et vous voulez le venger en vous livrant  à une ratonnade ! Et si c'était un pied noir qui  a fait le coup, hein, qu’est ce vous en savez et à qui  profite le crime, si crime il y a  et j’ajoutai maladroitement 

“Cet attentat fera peut-être le bonheur de notre camarade s’il s’avère qu’il n’est que légèrement blessé, il bénéficiera d’un rapatriement sanitaire, sera affecté près de chez lui et y finira son service.“

Leur colère se retourna alors contre moi et l’un d’eux, sûrement les plus ancien me lança :

“ De quoi te mêles-tu, bleu-bite ! T'as à peine débarqué que  tu veux déjà donner des leçons aux anciens. Qu’est-ce que  tu connais de l'Algérie ? “

Je ne répondis pas, effaré par les éclairs de haine que je voyais  jaillir des yeux de mes interlocuteurs et je préférais me taire  et quitter le poste sur le champ.

Lors d’une patrouille en ville, une femme, le visage voilé m’avait proposé du thé et des gâteaux, mais mes camarades avaient refusé, par crainte d’être empoisonnés, m’avaient-t-ils. A la rigueur, on pouvait ne pas aimer le thé, ce n’est tout de même pas la boisson favorite des soldats et puis il était facile d’y mélanger un poison, mais des gâteaux ! Pouvait-on imaginer un instant que des gens mal intentionnés préparent des gâteaux à la mort-aux-rats, les fassent cuire et distribuer par une femme anonyme à de simples trouffions inoffensifs, alors que la guerre était finie ?

Comme nous rejoignons le command-car qui devait nous ramener au camp nous avons croisé une jeune fille européenne.

“Mademoiselle ! J’aimerais bien être à la place de votre culotte ! “lui lança le magasinier Berlatier. Déclaration saluée par les rires de ses camarades. J’aurais aimé l’excuser auprès de la jeune fille, mais elle s’était déjà rapidement éloignée et insulter l’agresseur, mais Fernandez*** venant d’un autre poste de contrôle et à qui je venais de rapporter les deux incidents s’en chargea.

“Vous êtes une bande d’abrutis, fatche de cons ! “leur lança-t-il du haut de son mètre quatre-vingt-cinq. “Vous vous plaignez que personne ne s’intéresse à vous, mais quand des arabes sont gentils, vous croyez qu’ils veulent vous empoisonner et les filles pied-noir, quand vous en rencontrez, vous les dégoûtez pour toujours de vous adresser la parole“.  **

*J’y suis retourné de nombreuses fois, toujours avec plaisir, notamment pour apporter mon assistance à une clinique d’Ajaccio, la clinique Comiti, dont le directeur, Monsieur Mazzoni était devenu un ami et avec qui j’avais organisé un Congrès mémorable d’INTERCLINIQUE, groupement de clinique que j’avais créé quelques années auparavant.

** Extrait de « Djemila, la fiancée de Tlemcen »

***Pied noir, chef cuisinier du Bataillon que le lecteur a découvert dans un extrait de « Djemila, la fiancée de Tlemcen »

 

 

 

mercredi 3 juin 2026

Extrait de "Djemila, la fiancée de Tlemcen. La première patrouille de nuit de Jacques. Première partie

Rappel pour les lecteurs qui n’auraient pas lu tous les extraits précédents

Nous sommes en Algérie en 1962, à Tlemcen, où Jacques Neyrand effectue son service militaire dans un bataillon du Génie. Lors d’une garde dans les studios de la radio française, il a joué le rôle du prince de Clèves.

 -La lune blafarde éclairait faiblement l’oued desséché que remontait la patrouille de nuit dont Jacques fermait la marche en compagnie de Le Guennec* et du sergent-chef Monetti en serre-file.

Merde ! “

Un homme, devant eux, venait de trébucher sur un caillou.

“ Vos gueules ! “ ordonna à voix basse le sergent-chef.

Jacques s’en voulait de s’être laissé entraîner dans cette sortie aventureuse.  « Bien sûr, les pourparlers qui se déroulaient à Evian entre le gouvernement français et le GPRA, Groupement Provisoire de la République Algérienne, avaient de fortes chances d’aboutir prochainement, mais pour l’instant, c’était encore la guerre », se disait-il.  « Et peut-être que le FLN, pour renforcer sa position dans la négociation en cours avait décidé de multiplier les accrochages avec l’armée française et montrer qu’il était maître du terrain. Rien de plus facile avec des soldats comme nous, des soldats d’opérette bruyants et voyants. Mais qu’était-il venu faire dans ce guêpier ! » 

Ce matin-là, après la levée des couleurs, le commandant avait demandé des volontaires pour participer à une patrouille de nuit décidée par le Haut Commandement Militaire. C’était la tradition au bataillon de faire appel aux bonnes volontés pour ce type de patrouille. Bien entendu, le Commandant espérait qu’il y en aurait assez, afin de ne pas être obligé d’en désigner. Sur les douze soldats nécessaires, dix s’étaient spontanément présentés. Il en manquait donc deux que le Commandant rechignait à choisir. Un officier supérieur de l’armée très atypique : ingénieur SupElec, il s’était engagé dans la 2ème DB de Leclerc et à la fin de la guerre, avait décidé de rester dans l’armée pour des raisons que lui seul connaissait.

Il y avait pourtant une récompense, qui était l’exemption de garde de nuit pendant 1 mois. C’est ce qui semblait avoir décidé Le Guennec qui, à son tour, avait quitté les rangs pour rejoindre les autres volontaires, ainsi il ne serait jamais plus de faction d’ici sa libération. Il ne manquait plus qu’un homme pour que la patrouille soit complète. C’est alors que dans les rangs quelqu’un avait lancé : “Le prince !“ » Et Jacques n’avait pu faire autrement que de s’exécuter, accompagné par une salve d’applaudissements ponctuée par des cris - Le prince ! Le prince ! Et le commandant d’ajouter en souriant :

“ Je n’en attendais pas moins du prince de Clèves !“

« Pauvre imbécile que je suis ! »  se disait-il maintenant. « Dire qu’il y a peut-être un fellagha zélé qui, pour décrocher une médaille ou un galon supplémentaire, est sur le point de faire un carton justement sur moi qui suis le plus exposé. Il commence à pointer son arme sur le chef de file, puis, le temps de viser et d’appuyer sur la gâchette, toute la colonne a défilé et la balle est pour moi ! »

Il aimerait bien se placer au milieu de la patrouille, mais quelle explication plausible pourrait-il fournir au sous-lieutenant ?

Peut-être qu’à cet instant même, à Evian, l’accord de paix venait d’être signé. L’encre était encore fraîche et il risquait de mourir comme un con !

Arrivés à mi pente de la colline qu’ils escaladaient, au point de croisement de l’oued et d’un chemin de terre, le sous-lieutenant les fit stopper et leur demanda de se coucher à terre à l’endroit où l’Etat-Major pensait que les fellaghas qui avaient attaqué la nuit dernière une ferme isolée devaient passer. Ils étaient donc à l’affût comme à la chasse au sanglier.

L’ordre était formel : si les fellaghas arrivaient, ils devaient essayer de les arrêter, sinon ils étaient dans l’obligation de faire usage de leurs armes.

« Programme tout à fait réjouissant ! »  pensa Jacques. Le sous-lieutenant Gérard Moatti, lui, était visiblement très heureux de jouer au chef de guerre. Simple dessinateur industriel dans le civil, ses qualités athlétiques et une volonté farouche de réussir afin d’effacer son échec au baccalauréat lui avaient permis de faire les EOR et de devenir officier de l’armée française. Il considérait être maintenant à égalité avec son jeune frère qui avait intégré les Mines. Tous les deux avaient été deux fois cités dans le Journal Officiel, lui pour ses nominations comme Aspirant puis comme sous-lieutenant et son frère pour son entrée et sa sortie de l’école. Moatti disposa ses hommes de chaque côté du chemin par lequel l’ennemi devait normalement passer et de manière qu’ils ne se tirent pas dessus.

Une fois couché à terre entre deux touffes d’alfa, calé sur ses avant-bras et cramponné à la crosse de sa carabine, Jacques ressentit une légère douleur sur le côté droit, juste au-dessous du ceinturon. « C’est bien ma chance ! »  se dit-il. « Tomber malade en pleine nuit, au milieu du djebel, alors que je vais peut-être devoir me battre pour sauver ma peau ! Cette douleur sur le côté droit, ne serait-ce pas une crise d’appendicite ? De l’appendicite à la péritonite, il n’y a qu’un pas et ce pas risquait d’être vite franchi. Si j’ai une péritonite, je suis foutu ! » 

Il enviait maintenant son frère qu’un chirurgien avait opéré quand il était adolescent, ayant confondu les symptômes d’une simple colite avec ceux de l’appendicite. Ce qui était alors très courant, les médecins et surtout les chirurgiens ne voulant pas prendre le risque mortel d’une péritonite pas opérée à temps. A la moindre suspicion, on ouvrait l’abdomen et on enlevait l’appendice dont on ne savait d’ailleurs pas à quoi il pouvait servir. Les opérés se réveillaient dans leur chambre avec le plus souvent sur leur table de nuit, placé dans le formol, leur petit bout d’intestin tout rose.

« Je risque de crever à la chasse aux fels uniquement par orgueil. Monsieur le Prince de Clèves ne saurait reculer devant le danger, Monsieur le Prince ne saurait perdre la face devant ses petits camarades, surtout devant Le Guennec ». 

A ce moment précis, il se méprisait. Sa douleur, un instant, oubliée, s’était atténuée tout en se propageant au bas du ventre, Puis au souvenir de sa grand-mère Bouchacourt, il se sentit un peu rassuré ; celle-ci affirmait avec beaucoup d’autorité qu’une douleur, tant qu’elle se déplaçait, ce n’était pas grave. Tout à coup, un bruit sourd explosa. Un des soldats, victime de flatulence, ou comme l’on dit en jargon médical d’aérocolie, venait de laisser échapper malencontreusement un pet.

“ Fermez-la, bande de cons !“ éructa Moatti.

« Fermez-la, manière de parler ! »  pensa Jacques qui était maintenant tout à fait rassuré et se demandait qui avait eu l’idée saugrenue de leur faire manger à midi des flageolets. Il était persuadé que les fellaghas ne passeraient pas là où ils les attendaient, à moins qu’ils ne soient complètement sourds ou ivres, mais comme les musulmans ne boivent pas d’alcool il n’y avait aucun risque quant à la deuxième hypothèse. En revanche, ils pouvaient les prendre à revers. Il jeta un coup d’œil derrière son épaule et tendit l’oreille pour essayer de détecter quelques bruits suspects, tout en espérant que les centaines de petites bulles de gaz qui se promenaient dans son intestin ne souhaitent pas vouloir prendre l’air.

*Camarade de chambrée de Jacques