Où le lecteur fait la connaissance du 3ème protagoniste, Jean Fernandez, le pied noir, après Jacques Neyrand et bien sûr Djemila qu’il découvrira dans un prochain extrait. Pour ceux qui n’auraient pas lu les extraits précédents, nous sommes en 1962 en Algérie où Jacques Neyrand effectue son service militaire dans le Génie et est affecté au service des effectifs de son Bataillon.
La mise à mort du verrat récalcitrant
-On entendit tout à coup des couinements stridents qui venaient de la cuisine et résonnaient dans la cour de l’Etat-Major du bataillon. Le chef cuisinier Fernandez entra en coup de vent dans le bureau du service des Effectifs.
“Venez, vous z’ôtres nous aider, on tue le cochon et on manque de bras ! “
Merouche* s’était rendu ce matin chez le dentiste à Tlemcen et même s’il avait été présent, on n’aurait pas osé demander de l’aide à un musulman, fut-il très serviable, encore que le Coran, s’il interdisait d’en manger n’interdisait pas de le tuer. Le 1er classe Marfisi était de garde et le sergent Bellari avait été convoqué chez le Capitaine Major, son supérieur hiérarchique. Il ne restait plus que Drevon, l’instituteur, et Jacques, les deux « intellectuels » de la Compagnie, pour prêter main forte à l’équipe de cuisine emmenée par Fernandez et tenue en échec par un verrat impressionnant qui n’avait pas du tout envie de mourir.
La bête bien campée sur ses pattes, la queue en tire-bouchon et le groin menaçant, faisait face à ses assaillants. Bloquée au fond de la cuisine entre le piano heureusement éteint, et une lourde table servant à la préparation, il fallait que l’un de ses adversaires l’affrontât seul à mains nues, l’espace entre le piano et la table ne laissant pas la place à deux hommes de front.
“Allez ! Allez-y, bon Dieu ! engantchez**le, fatche*** de cons !“ s’écria Fernandez, qui s’était armé d’un long couteau. Mais aucun candidat au massacre ne se déclarait. Les deux aide-cuisiniers restaient prudemment en arrière, ayant déjà éprouvé le minotaure. Quant aux « intellectuels », ils dissertaient sur la meilleure manière de gagner la bataille. De longues secondes s’écoulèrent puis une minute, deux minutes… Le verrat, ne voyant rien venir, relâcha un peu son attention. C’est alors que Fernandez sauta sur la table avec une agilité surprenante et inattendue pour un garçon de sa corpulence qui fit l’admiration de ses camarades et il s’écria :
“Barrez - lui la route !“ Il venait de se jeter sur le dos de l’animal, lequel, comme un diable, bondit et renversa sur son passage Drevon et Jacques avec une déconcertante facilité.
Ceux-ci, le cul par-dessus la tête, une fois passé l’instant de surprise, prirent le parti d’en rire. Cependant le rapport des forces avait changé car Fernandez avait attrapé le verrat par la queue et ne le lâchait plus. La bête était coincée à l’autre bout de la cuisine, mais au lieu de présenter son groin, elle n’offrait plus aux assaillants que son arrière-train tenu en respect par le chef cuistot.
“Allez, venez, vous autres ! Grouillez-vous ! figa molla****“ lança-t-il d’une voix retentissante qui couvrait les rugissements de l’animal. Jacques qui, sur le coup, avait bien ri de sa mésaventure en était tout de même un peu vexé. Il s’approcha de la bête à pas de sioux.
“N’aie pas peur, le Prince ! C’est pas comme les bourrins, ça donne pas des coups de pieds par derrière !“
Monseigneur étreignit le postérieur du verrat de toutes ses forces, dans une attitude peu aristocratique, puis Drevon s’avança à son tour et se jeta sur la bête pour l’embrasser, mais celle-ci ne s’avouait pas encore vaincue, poussait des grognements impressionnants et donnait des coups de reins qui secouaient dangereusement nos têtes pensantes.
Ce ne fut qu’au moment où les deux aide-cuistots venaient de se saisir chacun d’une oreille que leur chef lâcha la queue et vint rejoindre Jacques et Drevon sur le dos de l’animal et le coucha au sol. Un des aide-cuistots prit alors une grande bassine destinée à recueillir le sang et ce fut la mise à mort. Fernandez avait le visage congestionné et emperlé de sueur au moment où, ayant mis un genou à terre, il enfonça jusqu’à la garde son couteau dans la gorge de l’animal. Jacques courageusement détourna le regard. Les couinements du verrat faiblirent puis cessèrent. C’était fini ! L’adjudant Beretta, responsable des approvisionnements, était venu assister au dernier acte du seuil de la cuisine et il invita les protagonistes à arroser la victoire. Ils se retrouvèrent tous autour d’un véritable buffet garni dans les locaux de l’économat : fromage de chèvre, camembert, beurre, confiture, pain frais, vin blanc et rouge, toutes denrées qui composaient l’ordinaire du mess des officiers mais dont la troupe ne profitait que les jours de fête.
“ Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire, Boudi, pour servir dans l’armée française !“ s’exclama Drevon le languedocien.
“ Tout dépend du grade que l’on a, précisa l’adjudant Beretta, les deuxièmes pompes, vous tuez le cochon au couteau dans la cuisine. Les officiers, eux, ils tuent le sanglier dans le djebel à la mitraillette, du haut d’un hélicoptère“.
“ Quelle mitraillette ? Une Beretta ?“ demanda Drevon.
“ Je m’y attendais ! Décidemment, plus on est instruit, plus on est con !“ répliqua l’adjudant (Jacques se rappela avoir déjà entendu cette condamnation sans appel de ses subordonnés d’un chef autodidacte) qui ajouta en souriant :
“ Tu sais, Drevon, avec une remarque comme celle que tu viens de faire, en France, je t’aurais fait mettre au trou !“
“ Hé oui ! Mais nous sommes en Algérie, mon adjudant, et c’est la guerre !“
“ Tu parles d’une guerre ! En Indochine, oui ! C’était une vraie guerre !“
Drevon, ne voulant pas une fois de plus subir le récit des exploits de Beretta derrière ses sacs de riz et ses boîtes de conserve sur la piste Ho Chi Minh, prétexta un travail urgent à faire avec Jacques. Comme ils regagnaient leur bureau, Jacques dit :
“ Je comprends maintenant pourquoi nous mangeons un jour sur deux du sanglier ! “
“Et ce que ne t’a pas dit Beretta, c’est que chaque fois c’est du bénéf pour lui. Les sangliers ne lui coûtent rien, tandis que les cochons, il faut les payer encore que les tuer ne lui coûte rien non plus »“
*FSNA, français de souche nord-africaine, incorporé dans l’armée française, qui prétextera une visite en ville chez le dentiste pour déserter et rejoindre l’armée algérienne.
**Attrapez *** tête ****dégonflé
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