vendredi 30 janvier 2026

Extrait de Djemila, la fiancée de Tlemcen : La première garde et l'attentat

 

 La première garde de nuit

Jacques, pour la première fois qu’il est arrivé en Algérie, est  appelé à monter la garde dans le camp où se trouve son Bataillon. Il prend son premier tour en s’installant au haut du mirador situé à l’entrée principale.  

Soudain, un glapissement aigu, sinistre et déchirant lui  glaça le sang. Les deux trois secondes d'effroi passées, il  ralluma le projecteur et le braqua sur l'endroit d'où lui  semblait être venu ce cri. Le long de l'oued couraient les  chacals, ces animaux qui symbolisaient Anubis, le dieu des  morts des égyptiens, ce qui ne les rendait pas du tout  sympathiques. On aurait dit des chats au museau pointu,  l'échine plus longue. Rassuré, Jacques commença à jouer  avec ces étranges visiteurs nocturnes. A l'aide du  projecteur, il les poursuivait en remontant l'oued jusqu'au  campement où se trouvaient les cuisines. Ils étaient une dizaine à  se restaurer avec les détritus et les reliefs de repas de la  journée. Parfois, il en surprenait un en pleine gueule. Alors  deux yeux énigmatiques d'un rouge vif semblaient vouloir  l’hypnotiser. Il crut les avoir déjà apprivoisés. Ils s'étaient  maintenant habitués à la lumière et certains venaient se  balader dans la zone balayée par le projecteur. Il ne pouvait  s'empêcher d'admirer leur grâce féline.  La sonnerie du téléphone le fit sursauter. A l'autre bout du  fil, le chef de poste lui annonçait la relève. Les deux heures  s'étaient déjà écoulées et il dut quitter, presque à regret, ses  nouveaux compagnons de nuit. Après avoir salué son  remplaçant qui l'attendait au pied du mirador.

-Salut ! Salut ! 

Il retourna au poste, satisfait de sa première faction. La seconde ne commençait que dans quatre heures.

 L’attentat

9 h 22. La sonnerie du téléphone enfin retentit. Dans un  silence pesant, le chef de poste, le caporal-chef  Gonzalez décrocha le combiné fixé au mur juste  derrière lui: Allo ! Oui. Quoi ? Comment ? Son visage  blêmit. Jacques comprit tout de suite qu'un coup dur était arrivé.  Ses camarades, aussi. Gonzalez reposa  lentement l'appareil. Deux, trois secondes s'écoulèrent qui  parurent des heures. Il se taisait. Enfin d'une voix blanche,  il annonça qu'un de leurs camarades, Maisonneuve,  venait d'être abattu par un terroriste. L'inquiétude fit place  aussitôt à une explosion de colère. L'un des soldats  connaissait très bien la victime, mécanicien comme lui dont  il partageait la chambrée Tous criaient vengeance, les exclamations fusaient :

 Ces salauds de fellouzes, Il faut tous les descendre! Si on  demande des volontaires pour aller faire le nettoyage, j'en  suis! Qu'ils se tuent entre eux, on s'en branle, mais qu'ils  viennent pas nous emmerder

 Si on leur donnait carte blanche, les voilà qui se jetteraient  dans les rues, se déchaînant contre cette population dont un des membres avait osé agresser un des leurs, tuant,  “massacrant tout algérien sur leur passage. Le camp fut mis  en alerte et la garde immédiatement renforcée. Jacques,  seul, conservait son calme. Ce qui ne l'empêchait pas d'être  très inquiet de la réaction de ses camarades. Deux d'entre  eux voulurent se jeter sur les carabines. Instinctivement, il leur barra le chemin pour les empêcher d'accéder au râtelier des armes.

 “ Vous êtes fous ! Vous ne savez même pas qui a attaqué  Maisonneuve et vous voulez le venger en vous livrant  à une ratonnade ! Ne tombez pas bêtement dans le piège  tendu par les terroristes en alimentant le cycle de la  violence et en justifiant la leur.  Et si c'était un pied noir qui  a fait le coup, hein, qu’est ce vous en savez et à qui  profite le crime, si crime il y a et il ajouta maladroitement 

“Cet attentat fera peut-être le bonheur de notre camarade s’il s’avère qu’il n’est que légèrement blessé, il bénéficiera d’un rapatriement sanitaire, sera affecté près de chez lui et y finira son service.“

Son discours doucha les autres soldats et calma leurs instincts meurtriers, mais leur colère ne diminua pas pour autant et se retourna contre lui. Ils l’entourèrent et leurs regards traduisaient tout à la fois leur stupéfaction et leur désapprobation. L’un d’eux, sûrement le plus ancien, s’approcha de lui et sur un ton qui se voulait le plus méprisant qui soit lui lança : 

“ De quoi te mêles-tu, bleu-bite ! T'as à peine débarqué que  tu veux déjà donner des leçons aux anciens. Qu’est-ce que  tu connais de l'Algérie ? “

Jacques ne répondit pas, effaré par les éclairs de haine qu'il  voyait jaillir des yeux de ses interlocuteurs et préféra se taire  et quitter le poste sur le champ.

Prochain extrait « Quand Jacques devient le Prince de Clèves à la radio »

 

vendredi 16 janvier 2026

Les personnes célèbres que j'ai rencontrées, suite.

 

3/ Les gens du monde du sport

Roger Rocher,

L’emblématique Président des Verts de Saint-Etienne à l’époque de leur apogée. La dernière fois que je l’ai vu, il était venu déjeuner à la Charpinière. Il m’avait parlé surtout de mon père sous les ordres duquel il avait travaillé dans l’entreprise du sien Gaston Rocher. Il vouvoyait mon père qui le tutoyait.  Il avait été, à son tour, le patron de mon frère à la tête de la Forézienne des Travaux Publics. C’est dans son bureau situé à l’Eparre dans la banlieue stéphanoise, près de la maison de ma grand-mère paternelle, que j’étais venu lui annoncer que mon frère revenant d’Aubagne, où l’entreprise construisait l’autoroute, avait eu un accident de voiture sur la nationale 86 assez grave au niveau de  Sarras et notre échange avait été assez vif car devant son air contrarié, j’avais dû lui expliquer que mon frère avait pris la route malgré qu’il fût malade. Une autre fois que je l’ai vu, c’est quand il était le Président de l’Olympique stéphanoise où je jouais alors dans l’équipe cadet.  Il  avait eu la bonne idée de nous faire servir une soupe chaude quand nous venions à l’entraînement le soir en hiver par Françoise,  une jeune fille charmante dont nous étions tous un peu amoureux.

Son frère Claude Rocher qui lui succèdera à la tête de l’entreprise deviendra un de mes associés dans la société immobilière de la Charpinière.

 Roger Rivière,

Le champion cycliste que j’ai connu quand il a voulu ouvrir un café restaurant à Saint-Etienne. Encouragé par des conseillers intéressés dont un notaire et des amis irresponsables, il veut ouvrir un café restaurant, avenue de la Libération, à l’enseigne du  Vigorelli, en souvenir de la piste de Milan où il avait battu le record du monde de l’heure. Il m’avait demandé de financer les travaux qui devaient être réalisés par un entrepreneur, administrateur de ma banque, la Banque Populaire, ce qui ne me facilitait pas la tâche. J’avais cependant refusé  de lui donner mon accord, lui expliquant qu’il n’avait aucune expérience dans un métier que j’allais moi-même découvrir 22 ans plus tard. Quelques mois après, j’étais débauché par une autre banque, Suez La Hénin, et aussitôt arrivé à Paris, le dossier de Roger Rivière m’était transmis. Venant de Saint-Etienne, j’étais le mieux placé pour porter une appréciation pertinente sur sa demande de financement. Les mêmes causes produisant les mêmes effets et pas d’éléments nouveaux étant apparus dans  le dossier comme l’association avec un vrai professionnel de la restauration susceptible de me faire changer d’avis, ma réponse fut la même.

Notre champion trouva quand même un prêteur et ouvrit son Vigorelli et comme je l’avais prédit rapidement déposa son bilan. Quelques années après la mésaventure de son restaurant et peu de temps avant sa mort prématurée due à une erreur médicale ( confidence qui m’avait été faite par un de mes amis médecins) je le retrouvais dans un pub qu’il dirigeait à Saint-Etienne en présence ce jour-là de son ami Raphaël   Geminiani, une grande figure du Tour de France, coéquipier de Louison Bobet. Nous étions contents de nous retrouver. Il m’en avait voulu, bien entendu, pour lui avoir refusé en deux fois de lui faire crédit, donc de lui faire confiance, mais par la suite il avait réalisé que j‘avais eu raison et qu’il aurait dû m’écouter.

Yvan Curkovic,

Le gardien de  la grande époque des Verts. Je l’ai rencontré à la Charpinière, alors qu’il était Président de la Fédération Nationale de Yougoslavie pour assister  mon épouse quand il s’est agi de négocier avec lui la privatisation de l’hôtel pour son équipe lors de la Coupe du Monde de football en 1998.

Laurent Blanc,

Nouvelle recrue de Verts de Saint-Etienne. Tout comme Sylvain Kastendeuch avant lui, Il s’était installé à la Charpinière en attendant de trouver une maison qui lui convienne. Nous avons eu le temps de nous connaitre et de sympathiser. Il m’avait raconté que, joueur à l’Olympique de Marseille, il avait vu souvent le Président de l’époque, Bernard Tapie, mettre une pression énorme sur les arbitres. Nous étions venus à parler de ce dernier car je lui avais dit qu’il était, avec la Vie Claire, en même temps que moi sur les rangs pour reprendre l’hôtel La Charpinière dont je parle dans mon livre « Il était une fois à Saint-Galmier…la Charpinière »

Zinedine Zidane,

A Valence en Espagne, nous étions descendus, mon épouse et moi dans le même hôtel que l’équipe de France de football venue jouer un match amical.  Mon épouse s’était assez longuement entretenue avec Henri Emile, le manager de l’équipe nationale avec qui elle avait été en relation chaque fois que l’équipe de France avait séjourné à la Charpinière. J’en parle dans  «  Il était une fois à Saint-Galmier…la Charpinière » Nous avons échangé quelques mots sans plus. Je n’ai pas osé l’importuner davantage et pourtant j’aurais aimé lui parler du grand père de mon épouse, kabyle comme lui, et peut-être apparenté avec le sien, étant tous les deux originaires de la région de Tizi Ouzou.  

Les cyclistes du Tour de France et du Dauphiné Libéré

Chaque fois que ces épreuves passaient dans la Région deux équipes au moins venaient séjourner à la Charpinière. J’ ai donc rencontré souvent leurs coureurs, mais ils arrivaient tellement épuisés que je n’osais pas les déranger. Après s’être reposé, ils étaient disponibles, mais je n’étais plus alors à l’hôtel pour parler avec eux. Par contre, mon épouse est revenue un soir  à la maison avec un bouquet de fleurs que lui avait offert Lance Armstrong, vainqueur de l’étape du jour.

Une autre fois elle était rentrée à la maison avec dans les bras  les roses que chaque joueur iranien avait offert à chaque joueur yougoslave à l’ouverture de la Coupe du Monde de football au stade Geoffroy Guichard.

lundi 29 décembre 2025

La traversée de la Méditerranée sur le Sidi Bel Abbes le 17 janvier 1962

 

Je commence aujourd’hui la publication d’extraits de 

certains de mes ouvrages. Tout d’abord ceux de mon roman « Djemila, la fiancée de Tlemcen »*

Mon protagoniste principal, Jacques Neyrand**, après avoir fait ses classes à Avignon au 7ème Régiment du Génie est appelé en Algérie où il doit rejoindre à Tlemcen le 31ème Bataillon. Il embarque à Marseille après avoir passé quelques jours au camp Sainte Marthe où il est engagé pour participer à des différentes tâches, notamment des patrouilles en ville.

La traversée sur  le Sidi Bel Abbès le 17 janvier 1962

Devant ces lamentations, cette touffeur animale qui le prenait à la gorge, cette odeur fétide que dégageaient quelques cinq cents haleines, le double de pieds déchaussés, les reliefs du repas de la veille et jusqu’au remugle de la calle elle-même, enfin le bruit sourd et lancinant des moteurs du bateau tout proche, il s’enfuit, évitant de piétiner au passage les corps qu’il devait enjamber et, au pas de course, grimpa l’escalier menant au pont avant.

A son arrivée, l’air glacial le souffleta violemment. Il remonta instinctivement le col de sa capote et noua autour de son cou le chèche*** que lui avait donné son frère à son retour d’Algérie. Puis il avança d’un pas décidé et rapide vers l’avant du bateau. Le pont était désert, il s’approcha du bastingage. La mer était calme, étrangement calme, seul un léger clapotis répondait au sifflement de la bise. Les aiguilles fluorescentes de sa montre marquaient 7 heures 25, le jour allait bientôt se lever. Il s’assit sur un rouleau de cordage et attendit patiemment l’évènement.

L'horizon à bâbord imperceptiblement s'éclaira. Jacques  abandonna son rouleau de cordage et se rapprocha de la  proue du navire. Le jour se levait et avec lui l'espérance des  hommes.  L'horizon rougeoyait maintenant et commençait  à illuminer le ciel. Sans même se retourner, il sut qu'il n'était  plus seul. En silence, d'autres soldats avaient surgi de la cale  et s'approchaient de lui, le bruit de leurs pas étouffé par le  chuintement des flots contre la coque. C'est alors que de la  mer émergea lentement et avec majesté une boule de feu  incandescent dont les premiers éclats vinrent réchauffer les  cœurs des passagers, puis leurs corps.  L'instant était solennel. Jacques ne put s’empêcher de  penser au directeur de ce théâtre dont le rideau rouge se  levait et de s'adresser à lui.

-Mon Dieu, protégez-moi !

 Il avait bien longtemps qu'il ne lui était pas arrivé de prier.  Mais n'avait-il jamais prié ? Enfant obéissant et discipliné,  il avait récité avec application et parfois avec zèle des Notre  Père, des Je Vous Salue Marie, chanté des Gloria et même  servi la messe avec empressement. L'odeur de l'encens, le  goût du vin blanc sucré, un « Entre Deux mers », les hosties  qui se collaient au palais quand on voulait les manger  comme des langues de chat lui revenaient en mémoire:  souvenirs émouvants, comme ceux de sa communion  solennelle avec son beau costume noir et son brassard  blanc dont il était si fier. Il ne s'était jamais adressé à Dieu  parce qu'il n'avait pas eu de faveur à lui demander qui méritât  à ses yeux une telle sollicitation.

-Mon Dieu, protégez-moi! Je vous le demande pour ceux  qui ont besoin de moi.

Il  vit les gendarmes frapper à la porte de ses parents, l’air sombre et gêné, sa mère qui était cardiaque, à leur vue, tombant en syncope, son père sans voix, comme paralysé par une décharge électrique…

-Non, c’est impossible, l’avenir m’appartient, cet avenir qui commence maintenant avec le jour qui se lève-. Son optimisme naturel lui fit chasser de son esprit cette sombre pensée imposée par son imagination. Une imagination qui ne lui demandait jamais la permission de se manifester, même de manière intempestive. Les côtes espagnoles au loin, à tribord, lui rappelèrent sa lecture de la veille qui l’avait aidé à s’endormir et ses aventures à Séville en compagnie du capitaine de Saint Clar, officier de l’armée napoléonienne. Il eut comme le pressentiment qu’il allait connaître une existence passionnante.

Prochain extrait  : Le premier tour de  garde de nuit  et l’attentat

* Les éditions Ifrhos@orange.fr

** J’avais choisi ce nom tout à fait par hasard et beaucoup plus tard, dans mes recherches généalogiques, j’ai découvert que les Neyrand de Saint-Chamond étaient apparentés aux Thiollière, lesquels l’étaient aux Mazenod.

***Le chèche : Echarpe initialement utilisé par les hommes du désert pour se protéger la tête de l'agression du soleil.