La première garde de nuit
Jacques, pour la première fois qu’il est arrivé en Algérie, est appelé à monter la garde dans le camp où se trouve son Bataillon. Il prend son premier tour en s’installant au haut du mirador situé à l’entrée principale.
Soudain, un glapissement aigu, sinistre et déchirant lui glaça le sang. Les deux trois secondes d'effroi passées, il ralluma le projecteur et le braqua sur l'endroit d'où lui semblait être venu ce cri. Le long de l'oued couraient les chacals, ces animaux qui symbolisaient Anubis, le dieu des morts des égyptiens, ce qui ne les rendait pas du tout sympathiques. On aurait dit des chats au museau pointu, l'échine plus longue. Rassuré, Jacques commença à jouer avec ces étranges visiteurs nocturnes. A l'aide du projecteur, il les poursuivait en remontant l'oued jusqu'au campement où se trouvaient les cuisines. Ils étaient une dizaine à se restaurer avec les détritus et les reliefs de repas de la journée. Parfois, il en surprenait un en pleine gueule. Alors deux yeux énigmatiques d'un rouge vif semblaient vouloir l’hypnotiser. Il crut les avoir déjà apprivoisés. Ils s'étaient maintenant habitués à la lumière et certains venaient se balader dans la zone balayée par le projecteur. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer leur grâce féline. La sonnerie du téléphone le fit sursauter. A l'autre bout du fil, le chef de poste lui annonçait la relève. Les deux heures s'étaient déjà écoulées et il dut quitter, presque à regret, ses nouveaux compagnons de nuit. Après avoir salué son remplaçant qui l'attendait au pied du mirador.
-Salut ! Salut !
Il retourna au poste, satisfait de sa première faction. La seconde ne commençait que dans quatre heures.
L’attentat
9 h 22. La sonnerie du téléphone enfin retentit. Dans un silence pesant, le chef de poste, le caporal-chef Gonzalez décrocha le combiné fixé au mur juste derrière lui: Allo ! Oui. Quoi ? Comment ? Son visage blêmit. Jacques comprit tout de suite qu'un coup dur était arrivé. Ses camarades, aussi. Gonzalez reposa lentement l'appareil. Deux, trois secondes s'écoulèrent qui parurent des heures. Il se taisait. Enfin d'une voix blanche, il annonça qu'un de leurs camarades, Maisonneuve, venait d'être abattu par un terroriste. L'inquiétude fit place aussitôt à une explosion de colère. L'un des soldats connaissait très bien la victime, mécanicien comme lui dont il partageait la chambrée Tous criaient vengeance, les exclamations fusaient :
“Ces salauds de fellouzes, Il faut tous les descendre! Si on demande des volontaires pour aller faire le nettoyage, j'en suis! Qu'ils se tuent entre eux, on s'en branle, mais qu'ils viennent pas nous emmerder “
Si on leur donnait carte blanche, les voilà qui se jetteraient dans les rues, se déchaînant contre cette population dont un des membres avait osé agresser un des leurs, tuant, “massacrant tout algérien sur leur passage. Le camp fut mis en alerte et la garde immédiatement renforcée. Jacques, seul, conservait son calme. Ce qui ne l'empêchait pas d'être très inquiet de la réaction de ses camarades. Deux d'entre eux voulurent se jeter sur les carabines. Instinctivement, il leur barra le chemin pour les empêcher d'accéder au râtelier des armes.
“ Vous êtes fous ! Vous ne savez même pas qui a attaqué Maisonneuve et vous voulez le venger en vous livrant à une ratonnade ! Ne tombez pas bêtement dans le piège tendu par les terroristes en alimentant le cycle de la violence et en justifiant la leur. Et si c'était un pied noir qui a fait le coup, hein, qu’est ce vous en savez et à qui profite le crime, si crime il y a et il ajouta maladroitement
“Cet attentat fera peut-être le bonheur de notre camarade s’il s’avère qu’il n’est que légèrement blessé, il bénéficiera d’un rapatriement sanitaire, sera affecté près de chez lui et y finira son service.“
Son discours doucha les autres soldats et calma leurs instincts meurtriers, mais leur colère ne diminua pas pour autant et se retourna contre lui. Ils l’entourèrent et leurs regards traduisaient tout à la fois leur stupéfaction et leur désapprobation. L’un d’eux, sûrement le plus ancien, s’approcha de lui et sur un ton qui se voulait le plus méprisant qui soit lui lança :
“ De quoi te mêles-tu, bleu-bite ! T'as à peine débarqué que tu veux déjà donner des leçons aux anciens. Qu’est-ce que tu connais de l'Algérie ? “
Jacques ne répondit pas, effaré par les éclairs de haine qu'il voyait jaillir des yeux de ses interlocuteurs et préféra se taire et quitter le poste sur le champ.
Prochain extrait « Quand Jacques devient le Prince de Clèves à la radio »